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Les Mamelles de Tirésias, Apollinaire
Opéra de Francis Poulenc, Lyon Décembre 2010
La main du créateur se déplace dans les airs…Elle pointe du doigt les nœuds de son drame surréaliste, de son univers qui se crée et se recrée sous vos regards ébahis. Un monde bien à lui, avec ses propres règles, sa vision singulière des choses et des hommes. Un pays fantaisiste, irréel, Zanzibar, qui par l’effort rigoureux de mise en scène dans ce non-lieu, et par la mise en place de ses propres codes dans cet ailleurs imaginaire, fait écho au monde du cirque, lui-aussi, si autonome dans son déroulement. Un spectacle se déroule, en effet, inexorablement. Et le spectateur constate cet enchaînement prodigieux, cette magie à l’œuvre tant par la créativité de personnages grotesques, que la musique nostalgique comme entraînante de Francis Poulenc, ou encore par la présence d’objets insolites qui défilent à une allure folle, seuls liens, seul crochet véritables entre cet univers fictif, et le spectateur, par la dimension symbolique qui instaure une communication secrète et intime. La trame de l’histoire dans ce flot de musique, et de mouvements superposés, reste présente, nue. L’ouverture de l’opéra se fait dans ce cocon de la Belle époque, dans la magie des notes bleues et noires du jazz, dans une société machiste, mais où un ordre hiérarchique offre toute sa cohérence à ce monde simple, et spontané. Les acrobates s’égaient, la vie poursuit son cours sur un long fleuve tranquille. Les hommes rient, ils jonglent avec la vie et vivent autonomes. Ils s’animent presque indépendamment de leur volonté devant les spectateurs, qui lui plonge progressivement dans leur intimité. Bang ! Un coup de feu éclate. C’est la guerre. Elle surprend les hommes dans ce cirque du monde. Elle renverse les idéaux, et inverse même les sexes. Elle les attaque par-dessous, elle jaillit de la trappe et kidnappe les humains pour les enferrer dans un monde sans valeurs, sans sens. Thérèse devient Tirésias . « je suis un honnête homme-madame » « je suis une honnête femme-monsieur ». La scène s’étend, se démultiplie. Tout l’espace est mobilisé, les hommes volent, meurent pour des raisons futiles. Les satires se multiplient et les thèmes avant-gardistes paradent les uns après les autres : le féminisme par Thérèse, puis le pouvoir maléfique et trompeur de l’image qui hante nos sociétés par le poids influent des médias incarné par un journaliste aussi comique que terrifiant. Une agitation folle vous prend. Tout devient jeu. A ce monde débridé, seul le créateur du drame peut tirer les ficelles et ramener un certain sens, qui résonne comme un refrain : « faîtes des enfants, vous qui n’en faisiez guère ». Mais une fois de plus, il convient de mettre en garde contre les dérives. L’industrie des enfants se met en place, avec tout ce qu’elle contient de plus d’horrifiant : la mise au monde devient expérience, étude, science, eugénisme. L’homme est exclu de la nature, il se transforme même en laboratoire affolant. Et face à ce désordre si fascinant, à ces jets de couleurs brassés à la voix édifiante et cristalline des chanteurs, le déséquilibre se rompt, soudainement. Le dénouement est proche. Il surprend le personnage principal , Tirésias, lui-même. Non, elle-même. Tirésias est rendu à Thérèse, bien que plate comme une punaise. Il s’agit de faire vite pour l’auteur, la magie va s’éteindre, le monde va reprendre. « Il est grand temps de rallumer les étoiles », n’est-ce pas ? Alors dans une dernière explosion de couleurs, dans une concordance parfaite des sons et des lumières, dans une harmonie de mouvements époustouflante, le message passe une dernière fois : « il faut s’aimer avant que le rideau tombe ». Et le chef d’orchestre bat la dernière mesure de Poulenc d’un geste vif et fier.
Albine Dufouleur
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